Ronde n°5 : Jardins partagés

 

Des jardins partagés entre poètes et jardiniers, entre la terre et la brique rouge, des jardins frontaliers

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Sur la Grand Place, des êtres s’embrassent toute la journée. Mains sur les hanches, bras dans le cou, au milieu des brassées de fleurs, ils s’enlacent sans se lasser. Emile Derré leur sculpteur a choisi de leur donner un jardin. Ils demeurent ainsi sous les arbres, douceur de feuilles et de pétales, aux douces heures qui égrènent la ronde, dans un éternel printemps.J’imagine les senteurs des rosiers multicolores, la fraicheur des pommiers en fleurs. Ils sont Grand-Place, je les vois dans le jardin de Gustav Klimt

 

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Mes pas m’entraînent alors tout naturellement en quête de la rue des fleurs. Je longe l’hôtel de ville, emprunte la rue du Général Sarrail, laisse sur ma gauche la rue du bois pour prendre celle du grand chemin, puis, juste avant la rue des champs, je m’engage dans la rue Mimerel. Clin d’oeil du vitrail en demi-ronde de la Piscine entre deux façades colorées de briques. Mais toujours un arbre me fait signe, dans le miroir d’une maison, par dessus les tuiles d’un toit, ou derrière de sombres grilles

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Et voici maintenant Rimbaud qui me parle, son poème Ville est écrit là sur ces grilles :

« …des spectres nouveaux roulant à travers l’épaisse et éternelle fumée de charbon, − notre ombre des bois, notre nuit d’été ! ».

N’entends-tu pas, me murmure-t-il , la musique lointaine du jardin ?

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Je m’attarde devant le numéro 7 : des pensées from Roubaix to Boston pour  l’actrice Yvonne Furneaux, née au 7 de la rue Mimerel. Mais un prunus aux pétales roses m’engage à presser le pas, me voici déjà rue des fleurs.

La rue des fleurs c’est aujourd’hui, la rue Rémy Cogghe. On lui a donné  le nom de ce peintre qui y vécut jusqu’à sa mort, précisément au n°22 (Maison construite par Paul Destombes en 1893)

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Rémy Cogghe est connu comme le peintre de « la bourgeoisie locale et des scènes de genre inspirées du pittoresque roubaisien » mais ce fut aussi un voyageur. Lui aussi a fait sa ronde, son Grand-Tour : Paris, Rome, Barcelone, Madrid, Tolède, l’Algérie, l’Italie, la Tunisie..Cinq ans de voyages avant de s’installer définitivement à Roubaix.

 

 

 

 

Il a peint aussi la lumière de Bruges

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Et les vues de Venise.

Tiens je remarque qu’il s’est arrêté là où j’aime m’arrêter aussi… devant l’atelier de gondoles près de San Trovaso.

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En tous cas il aimait les arbres, même dans la rue de Bruges il a réussi à en peindre un qui se déhanche derrière le pignon d’une maison flamande…Et qui est cette femme dans un parc entourée de trois berceaux, serait-ce Clotho la fileuse? Une Parque dans un parc..

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En consultant le travail des « Flâneurs » dans l’ouvrage « Les rues de Roubaix », je lis que dans la rue des Fleurs il y avait des estaminets aux noms poétiques évoquant l’ancien aspect de campagnard du quartier : au n° 79 L’Estaminet des fleurs, au n° 67, A la belle vue, et mieux encore au n° 30 Au nouveau jardin…Où ce trouve le nouveau jardin aujourd’hui? Dans le joli parc de la rue Mimerel, derrière l’hôtel Catteau ? Ou peut être non loin de là au jardin de traverse 

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Le parc Mimerel

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Le jardin de traverse, jardin de partage.

« Comme celle de la poésie, la voix du jardin est à peine perceptible au coeur du bruit que fait le monde » Marco Martella, Le miracle de certains lieux, Interview pour le magazine Gardenia

Ils sont nombreux les jardins dans Roubaix, on les découvre lors des journées Rendez-Vous au jardin :

 http://developpement-durable.ville-roubaix.fr/fileadmin/user_upload/plaquette_A4.pdf

Mais les anges de la façade me font signe et m’indiquent une nouvelle direction. Ils me murmurent de retourner aux origines, au commencement de la vie de Rémy Cogghe.

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Je décide alors de prendre la route vers son lieu de naissance. Direction de l’autre côté de la frontière là tout près, à une demi heure  de la colonne des baisers : Mouscron en passant par Paradijs, une localité de Rekkem.

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Me voici dans le centre de Mouscron, Grand-Place.

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puis tout proche, rue de Froidchamps, je m’attarde devant une fresque de champs de lin sur la façade d’une maison qui semble sortir d’une station balnéaire.

 

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Et j’approche de la maison de Remy Cogghe

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En cet endroit, à l’angle de la rue de Tourcoing et de celle de Froidchamps, se trouve aujourd’hui un café-bar charmant « Chez Ferdinand », qui tient peut-être son nom parce qu’il nous emmène  au bout de la nuit..Je ne sais pas. J’aime son comptoir comme une ronde.2

 

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Un bar comme une ronde, dans la maison où est né Rémy Cogghe. C’est drôle, ce cercle  dessiné comme s’il rappelait en écho le tableau intitulé « Le bain inattendu ». La représentation d’une blague de café, coutume locale dans les estaminets : une épreuve pour un nouveau venu dans le cercle des habitués était, les yeux bandés, de sauter depuis une chaise au milieu d’un rond tracé sur le sol. La blague consistait alors à y placer discrètement  une bassine d’eau et le voir sauter à pieds joints dedans.

Ce tableau se trouve au musée de la piscine de Roubaix. Laurent Marty en fait le récit dans Chanter pour survivre.

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D’une piscine et d’un bain inattendu à l’autre, à quelques pas du café Ferdinand, on ferme les yeux,on plonge dans un endroit très surprenant.

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L’ancienne piscine de Mouscron, devenu lieu d’expositions (place De Gaulle, autrefois place de l’ours)

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Il y a dans ce lieu quelque chose de touchant, au delà de l’incroyable résonance avec la superbe Piscine de Roubaix devenu le musée extraordinaire que l’on connait ,en marchant au fond du bassin on l’imagine encore rempli d’eau, on entend l’écho des cris et le bruit des plongeons, on se sent dans un lieu entre deux vies, celle de sa destination passée et celle qui tente de s’inventer aujourd’hui.

Et comme un joli bruit de source, la musique du jardin se fait de nouveau entendre…Je reprends ma quête du jardin le plus caché que je connaisse.

A quelques rues de là , au 58 rue Charles Quint, une façade de briques rouges cache le secret d’un jardin partagé :

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Une porte, un long couloir,  et là juste derrière la dernière porte dans une lumière et une atmosphère joyeuse, on se retrouve dans la grainothèque des Jardins des fraternités ouvrières de Mouscron , créés par Josine et Gilbert Cardon en 1969.

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Des boites et des boites multicolores de graines à l’infini, classées comme une bibliothèque… Les noms des plantes  s’égrènent , le jardin s’écrit au fil des longues étagères : Sauge des près..Marjolaine pourpre; Origan grec, les pommes , les choux, les China express, Treasure Island, les pieds d’alouette, le myosotis rose et surtout..mes préférées, le parfum de mon enfance : les Giroflées.

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Et puis en suivant le carrelage en trèfles à quatre feuilles, bientôt la lumière et les odeurs du jardin..

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Je m’avance sur le chemin pavé, me voici plongée dans l’enfance, on dirait le jardin de Jules, ou celui de Paul mes grands pères.

 

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Tout pousse à profusion, Gilbert est assis là et donne ses conseils, on vient choisir la plante que l’on souhaite,  quelques écriteaux nous expliquent..

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Un plan nous guide entre les allées, les serres et les « coffres ».

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On profite des pommiers et cerisiers en fleurs.

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Du muscari et des « clochettes bleues »…

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O notre joie

Qui s’illumine et flotte au vent dans l’air de soie?

Voici la maison douce et son pignon léger

Et le jardin et le verger

Emile Verhaeren , Les Heures

Peut-être n’allez-vous pas me croire, mais ce poème qui sied si bien à cet endroit, je l’ai lu, par hasard exactement quelques minutes après être sortie du jardin des fraternités ouvrières de Mouscron.

Dans une rue parallèle à la rue Charles Quint se trouve un endroit, rue de Naples, où s’achève cette promenade, un endroit qui s’appelle  Vins (Mille crus) sur la terre…., un autre poème à lui tout seul. Le programme est simple : Bar littéraire et musical, alcôve et paradis des sens..Je ne vois guère mieux et j’y retourne dès que possible.

Vous pouvez venir y lire, y écrire, déguster du bon vin ou d’excellentes bières, et y acheter des livres, des grands classiques aux derniers bestsellers en passant par des livres anciens et rares.

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Dans l’entrée, Jules Verne nous salue :

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L’accueil incroyablement chaleureux de Philippe Van Brussel.

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Et Emile Verhaeren..

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Sitôt que nos bouches se touchent

Nous nous sentons tant plus clairs de nous mêmes

Que l’on dirait des Dieux qui s’aiment

Et qui s’unissent en nous mêmes…

E. Verhaeren, Les Heures

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L’article en lien sur Yvonne Furneaux a été publié dans le magazine n° 16 Gens et Pierres de Roubaix  de la Société d’Emulation de Roubaix

Un merci spécial à Sophie Wilhelm qui m’a indiqué l’existence d’une Piscine musée à Mouscron.

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